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ACTES
DEUXIEME JOURNÉE
SANTÉ PUBLIQUE ET MÉDECINE LIBÉRALE
La
formation pluridisciplinaire
Dr Bernard ELGHOZI
Mon
histoire de médecin généraliste a commencé en 1976-77 à Créteil. Très
vite, je me suis aperçu que ce que j'avais appris à la faculté de
médecine ne me permettait pas de répondre pleinement aux attentes,
aux besoins, aux demandes de mes patients. J'étais confronté à un
certain nombre de problèmes pour lesquels je n'avais pas de réponse,
pour lesquelles je n'avais pas les savoir-faire. Il s'agissait de
problèmes du mal-être, de l'alcoolisme, des difficultés intra-familiales,
de la pauvreté, la santé mentale, de la toxicomanie, de la fin de
vie. En somme toutes les problématiques sociales, de la vie de la
cité, et non une problématique médicale à laquelle j'avais été formé,
et pour laquelle j'avais des réponses.
Diagnostic :
quelque chose n'allait pas mais le traitement demeurait inconnu.
Le
quartier dans lequel j'exerce n'est pas à proprement parler "une
zone", mais un quartier où les gens ont un peu de mal à vivre,
à joindre les deux bouts, aujourd'hui un peu plus qu'il y a vingt
ans, mais ce ne sont pas les plus défavorisés des défavorisés : ils
sont juste au-dessus des seuils de revenu qui leur donneraient droit
à l'aide médicale, au RMI et ce public que j'appellerais border line
qui a des revenus à peine supérieurs aux seuils de revenus qui leur
permettraient de bénéficier de revenus de substitution et d'être repérés
par les services sociaux.
Ils
n'ont donc ni le soutien des travailleurs sociaux, ni les revenus
complémentaires qui peuvent les aider à vivre. Ces personnes fragilisées,
d'après ce que le CERC décrivait dans son enquête parue dans Le Monde
il y a deux, trois ans, sont entre 10 à 12 millions (le CREDES, dans
une étude similaire, avançait le chiffre de 10 millions).
Et
puis, avec le temps, je me suis aperçu qu'il y avait d'autres professionnels,
des assistantes sociales qui étaient confrontées au même moment aux
mêmes problèmes sur le même territoire. Mais avec un autre savoir-faire,
une autre compétence, et qu'en réunissant nos compétences, nous construirions
une pratique commune complémentaire. C'est ce que j'appellerai le
premier maillon des pratiques en réseau, le maillon médecin/assistante
sociale.
C'est
donc en travaillant avec les travailleurs sociaux, les éducateurs
de rue, les assistantes sociales, la ville, l'hôpital, que l'on a
construit ensemble, "maillé", ce que j'appellerais aujourd'hui
du réseau local.
Il
semblait quand même intéressant de se rencontrer, de croiser un peu
nos pratiques, de confronter nos pratiques au regard de l'autre, au
savoir-faire de l'autre, à l'expertise de l'autre.
Nous
avons développé nos premières formations interdisciplinaires, transdisciplinaires
et transversales en 1990-91 autour des questions du SIDA.
Les
formations sont parfois plus un prétexte pour se retrouver, se rencontrer,
échanger nos points de vue. Elles permettent de reconnaître les compétences
de l'autre et nous obligent à faire le point sur nos propres compétences,
notre propre savoir, et nos limites. Ces
formations actions ou ces moments de rencontre ont été essentiels
pour construire le réseau. C'est sur cette pierre angulaire que nous
avons formalisé un réseau sida en 1991 au moment de la circulaire
de Gabriel Bez et Bruno Durieux.
Il
faut rendre hommage à Gabriel Bez qui a été l'un des premiers institutionnels
à comprendre l'intérêt et la problématique des réseaux et à soutenir
leur dynamique.
Cette
circulaire était très complète : il y avait le lien entre la
ville et l'hôpital, le décloisonnement entre le médical et le social,
la prise en charge des personnes atteintes.
L'objectif
était de diminuer la durée et le nombre d'hospitalisations, avec un
raisonnement économique : s'il y a moins d'hospitalisations et qu'elles
sont plus courtes, cela coûtera moins cher.
Après
tout pourquoi pas ? Je ne suis pas contre l'idée que, nous, professionnels
libéraux de santé, nous nous posions la question du coût de notre
pratique, que intégrions à nos pratiques la logique de l'évaluation,
et la question du regard de l'autre et de la rencontre avec l'autre,
qu'il s'agisse d'un autre professionnel ou d'un malade, un usager,
un citoyen.
Puis
nous nous sommes aperçus qu'il y avait à Saint-Denis, à Marseille,
à Lyon, à Béziers, à Maubeuge
des pratiques qui n'étaient pas
très loin des nôtres. Nous avons commencé à travailler avec d'autres
équipes, notamment celle de Saint Denis, avec les gens qui travaillaient
autour de la ville de Saint-Denis sur les pratiques communes médicales
et sociales, avec le réseau de Saint-Denis.
Nous
nous sommes aperçus que sur le SIDA des gens avaient travaillé avant
nous, et qu'ils avaient aussi des choses à nous apporter. Nous nous
sommes donc rapprochés des réseaux de "sidénologues de ville",
qui ont aussi une histoire, une légitimité, et qui ont fait un travail
prodigieux en faveur de la construction de pratiques communes entre
la ville et l'hôpital, je pense en particulier au réseau 85 autour
de Willy Rosenbaum et de toute l'équipe de généralistes, dont Myriam
Kirsteter, Hervé BIDEAULT et Marc BARY ont été les pionniers.
Ensuite
lorsque nous avons voulu, dans le cadre de la formation médicale continue,
faire reconnaître ces formations pluriprofessionnelles, pluridisciplinaires,
transversales, interdisciplinaires, les institutionnels n'étaient
pas du tout d'accord pour qu'on mélange travailleurs sociaux
et des médecins.
Le
soutien de l'équipe sida de la Direction Générale de la Santé en 1991
a été déterminant pour que tous les acteurs de santé (les médecins,
les travailleurs sociaux, les éducateurs, les infirmières, les équipes
hospitalières, les psychologues
) puissent participer aux actions
de formation mises en place en réponse aux appels d'offre sida, toxicomanie,
jeunes en difficulté, problèmes de santé des banlieues et que ces
formations soient ouvertes à l'ensemble de ces professionnels et s'appuient
sur des pratiques locales en réseau, et sur les organismes de formation
médicale continue existants.
Il
y a un lien indispensable entre le savoir-faire et les pratiques construites
dans la dynamique des réseaux, ces pratiques transversales communes,
et celles développées par les organismes de formation médicale continue,
qui eux ont un savoir-faire dans la pédagogie, dans la définition
d'objectifs, dans l'évaluation des formations.
Nous
avons donc pu développer dans l'ensemble de la France un grand nombre
d'actions en relation avec un certain nombre d'associations locales
et nationales de formation médicale continue.
Deux
types de logiques peuvent s'affronter : celles des acteurs de
terrain et celles des institutionnels. Toute la difficulté est de
concilier les intérêts, les motivations, les objectifs des acteurs
de terrain avec ceux des décideurs, qu'ils soient de politiques publiques
de santé ou financeurs ?
Et
enfin il existe un troisième élément de ce trépied communautaire de
pratiques communautaires et non des moindres : les usagers.
Est-ce
que ces formations, est-ce que nos pratiques en réseaux, répondent
vraiment aux besoins des gens qui sont souffrants, des gens en difficulté,
des publics fragilisés ?
La
vraie question des réseaux aujourd'hui, c'est : comment permettre
aux gens de construire leurs propres réseaux et de trouver autour
d'eux les personnes et les structures ressources qui permettront de
répondre à un moment donné sur un territoire donné à leurs propres
besoins ? Les formations ne sont que l'un des outils au même
titre que l'évaluation, ou la communication sur ce travail.
Pour
conclure, je voulais vous parler du groupe de travail que Philippe
Chossegros et moi-même avons piloté pour la Direction Générale de
la Santé (DGS) "Formation et réseau" et de notre rapport
rendu en octobre, que je tiens à votre disposition. Nous faisions
un certain nombre de recommandations, qui résument mon intervention
:
- territorialité,
- décloisonnement
et mise en commun,
- reconnaissance
de l'autre,
- respect
de ses propres limites,
- travail
sur soi et sur ses propres représentations.
La
formation n'est qu'un outil, qu'un alibi pour la rencontre, pour la
construction de ces pratiques communes, mais notre marge de progression
est encore large.
M.
Jean-Pol DURAND :
Merci
pour franchise et merci de dire que la formation, y compris pluridisciplinaire
ou transdisciplinaire ou transversale, n'est qu'un outil et "un
alibi" pour faire évoluer des pratiques communautaires comme
le disent les Québécois.
Intervenant :
Qu'est-ce
que les réseaux doivent attendre des institutionnels, puisque la démonstration
a été faite qu'au fond un réseau peut exister "en dehors des
textes".
Heureusement,
il en existait bien avant que ce ne soit entré dans les discours mais
n'y-a-t-il pas maintenant un devoir, non pas de normaliser, mais de
garantir que les réseaux répondent à un minimum de règles afin de
leur assurer une certaine pérennité.
Dr
Bernard ELGHOZI :
Nous
attendons deux choses de la part de nos partenaires institutionnels
:
Un
nouveau partenariat : à nous le rôle de défricheurs de terrain, d'innovateurs
sociaux, de "déstabilisateurs" d'institutions que nous remplissons
depuis dix à quinze ans, à eux la réflexion et la production de textes
de cadrage politique en concertation avec nous.
Un
cadrage politique : une circulaire sur les réseaux, "véritable
cahier des charges" tourne toujours dans les cabinets ministériels
mais n'en sort pas.
Un
groupe de travail piloté par Pierre Larcher, le Monsieur Réseau à
la DGS, a travaillé deux ans sur la question, un cahier des charges
sur les réseaux est prêt, il pris dans les méandres des discussions
conventionnelles et des logiques institutionnelles. Le
déblocage des 500 millions de francs inscrits dans la loi de financement
de la sécurité sociale pour 99 et qui sont censés financer le fonds
d'aide à la qualité des soins en ville est lui aussi suspendu à la
publication de cette circulaire.
Je
suis farouchement opposé au modèle unique, il n'y a pas de bon réseau,
mais des gens qui ont fait des choses plus ou moins pertinentes, il
faut leur donner les moyens de les analyser et d'en tirer des éléments
de méthode, c'est à dire d'en faire l'évaluation. La formation est
un des éléments qui nous a permis de réfléchir à ce que nous avons
fait.
Si
notre réseau local à Créteil continue à exister c'est aussi parce
que nous proposons, depuis dix ans, à l'ensemble des membres du réseau,
au moins deux séminaires de deux jours par an, cinq ou six soirées
dans l'année, des formations pratiques et la participation à plusieurs
congrès . A chaque fois nous réunissons entre vingt et trente personnes,
soit près de 200 personnes dans l'année entre les médecins hospitaliers,
les assistantes sociales, les aides-soignantes, les infirmières, les
libéraux, les associations, la mairie, la DDASS.
Ce
que j'attends des institutions, c'est une reconnaissance, une légitimité,
qu'elle reconnaisse ces champs que j'appelle des pratiques de santé
publique de proximité comme des champs prioritaires.
Ce
que j'attends et aussi un soutien méthodologique et logistique qu'on
n'a pas.
Aucune
équipe n'a aujourd'hui les moyens de faire ce que demandait la CNAM
dans son premier cahier des charges sur les réseaux elle attendait
et attend toujours une évaluation coût/amélioration de la qualité
de vie.
Ce
que la commission Soubie demande est une douce utopie qui va bouffer,
qui va tuer, qui va asphyxier les réseaux qui vont se lancer là-dedans.
Nous,
localement, nous avons refusé d'y aller alors que nous avons l'expérience
et la légitimité acquise par notre histoire. Il y a très peu d'équipes
aujourd'hui qui sont prêtes à soutenir ce type de travail.
Aujourd'hui
ce que j'attends c'est que l'on construise ensemble un observatoire
des pratiques en réseaux.
Ce
que j'attends c'est que personne n'oublie les gens en difficulté,
les gens en souffrance, les gens fragilisés, sinon nous pourrons avoir
le plus beau des réseaux de professionnels, qui fonctionne bien, qui
s'évalue, qui réfléchit en termes de coût mais qui ratera son objectif.
Et
ces questions là qui n'ont pas été abordées dans ma formation médicale
initiale, lorsque je les aborde en tant que formateur, que ce soit
en tant que directeur du département à la faculté de médecine ou dans
la FMC, j'ai beaucoup de mal à les faire reconnaître comme priorité
dans l'enseignement initial ou continu de la santé publique, ces questions
ne sont abordées que de façon très fractionnée en troisième cycle
de médecine générale, et très partiellement en FMC.
M.
Jean-Pol DURAND :
M'autorisez-vous
une petite provocation ?
Vous
représentez aussi la Coordination Nationale des Réseaux au titre de
vice-président. Vous invoquiez votre légitimité historique, que personne
ne vous conteste.
Mais
votre président, demande la suppression pure et simple de la commission
Soubie.
Vous
affichez à certaines occasions des réticences vis-à-vis d'une évaluation
extérieure, et semblez plaider pour une forme d'auto-évaluation, vous
donnez l'impression quand même d'être dépositaire d'une certaine légitimité
qui vous est somme toute bien confortable.
Dr
Bernard ELGHOZI :
Je
ne suis que Secrétaire Général de la CNR. J'en ai entendu beaucoup
ces derniers temps dire que, pour lui, la commission Soubie a fait
son temps (de Jean François GIRARD à LYON
à mon Président et
ami Didier MENARD)
M.
Jean-Pol DURAND :
La
commission Soubie le dit elle-même.
Dr
Bernard ELGHOZI :
Oui
ça se dit au Ministère et ailleurs. Moi je ne demande pas sa suppression,
simplement, il existe aujourd'hui une interrogation sur la pertinence
en 1999 de la commission Soubie qui avait un intérêt en 1996, il y
a trois ans, quand elle a été créée et qu'elle posait le problème
de l'évaluation. Je crois qu'il faut dissocier accréditation et évaluation,
il faut faire les deux, mais de façon dissociée, on ne peut pas être
décideur et en même temps évaluateur. C'est très difficile, et méthodologiquement
je ne crois pas que cela soit très sain.
Je
reconnais avoir pu être maladroit dans mes propos. En réalité ce que
nous revendiquons ce sont des pratiques de terrain. Ce sont 15 années
d'expérience dans les quartiers, 15 ans de pratique pour être reconnu
et pour arriver a être l'un des seuls réseaux aujourd'hui où il existe
un vrai partenariat entre la ville et l'hôpital, où l'un n'a pas pris
l'ascendant sur l'autre.
L'histoire
des réseaux, c'est une histoire de lutte pour le pouvoir. C'est vrai
qu'il y a eu des sommes importantes, en particulier sur le sida, qu'il
y en a eu et qu'il y en a beaucoup sur la formation médicale continue.
Pourquoi le nier ?
Ce
que nous proposons c'est simplement de mettre en commun et d'essayer
de capitaliser. Et capitaliser c'est bien évaluer. Ce que nous revendiquons
c'est justement une évaluation extérieure, ou pour utiliser le jargon
méthodologique, ce qu'on appelle une "auto-évaluation accompagnée"
c'est-à-dire qu'il y a des passeurs d'un savoir, d'une expertise qui
vont nous aider à faire ce travail, mais qui ne vont pas le faire
pour nous.
M.
Jean-Pol DURAND :
Nous avons vu les réseaux par le biais de la formation, je propose
maintenant au docteur Jean-Pierre Aubert de venir nous présenter l'angle
par lequel on peut aussi aborder les réseaux qui est celui de la recherche
et de la formation à la recherche.
Docteur
Bernard ELGHOZI
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