Professeur
Olivier SAINT JEAN
FAUT-IL DEPISTER LA MALADIE D'ALZHEIMER ?
Dépister la Maladie d'Alzheimer (MA) chez les sujets
âgés devient logique lorsque l'on prend conscience du poids des
troubles cognitifs dans l'état de santé et d'autonomie de cette
population. Il y a plus de 20 ans, un médecin américain, précurseur
et visionnaire, Robert Katzman (1) publiait un article stigmatisant
la MA comme un "assassin de première grandeur", décrivant cette
pathologie comme maligne, à une époque où personne n'avait encore
compris le rôle de cette affection dans la mortalité et la morbidité
des sujets âgés. C'était l'époque du tout cardio-vasculaire et du
tout cancer pour expliquer la mortalité. Déjà Katzman annonçait
ce que nous connaissons aujourd'hui : la MA représentera la cause
essentielle du handicap dans les sociétés développées et les patients
atteints de maladies démentielles souffriront d'une surmortalité
considérable.
Afin de prévenir ce fléau, il convenait de lancer des études sur
les facteurs prédictifs du handicap et de la mortalité des déments.
On le verra, si les prédictions épidémiologiques de Katzman se sont
révélées exactes, les études réalisées n'ont pas été à la mesure
du problème. On connaît trop peu finement le poids des affections
démentielles sur le handicap et l'état de santé des malades âgés
en France, comme dans le monde entier.
MALADIE D'ALZHEIMER ET HANDICAP
Il n'existe que très peu de données spécifiques sur démence et handicap
en France. Néanmoins, l'enquête HID (Handicap, Incapacités, Dépendance),
réalisée dans le cadre du dernier recensement de la population française,
a permis de disposer enfin de données globales sur la prévalence
du handicap. Les informations disponibles à ce jour portent sur
les institutions (maisons de retraite, long séjour et foyers de
logement) (tableaux 1 et 2). La dépendance psychique concerne 251
000 personnes, soit 51 % de la population accueillie en institution.
Elle croît initialement avec l'âge, mais la prévalence baisse après
90 ans et devient exceptionnelle après 100 ans. Les personnes de
ces classes d'âge sont probablement entrées en institution pour
des motifs différents (autre époque, problèmes sociaux). On peut
raisonnablement considérer que la dépendance psychique constitue
un reflet fidèle de la démence. Elle varie de manière logique selon
la médicalisation des structures : 35 % de patients présentent une
telle dépendance en maison de retraite contre 76 % en unités de
soins de longue durée. Il existe en outre une forte corrélation
entre dépendance psychique et dépendance physique. En maison de
retraite les malades confinés au lit, ainsi que ceux qui présentent
une dépendance pour la toilette et l'habillement, sont majoritairement
atteints de dépendance psychique lourde. En Unité de soins de longue
durée, les malades les plus atteints au plan physique présentent
également les dépendances psychiques les plus fortes. A l'Assistance
Publique Hôpitaux de Paris, une étude exhaustive des services de
long séjour a concerné plus de 5000 malades (2) : 86 % d'entre eux
étaient atteints de troubles neuropsychiques. Dans 67 % des cas,
un diagnostic de démence précis a été posé. Les patients atteints
de troubles psychiques sont ceux qui sont les plus atteints au plan
physique. Lorsque le diagnostic de démence est posé, il s'agit majoritairement
de démences dégénératives à un stade avancé. Ainsi, une tendance
lourde se dessine pour les institutions d'hébergement : des résidents
atteints de pathologies neuro-dégénératives évoluées, ayant en outre
une dépendance physique croissante au fil du temps. Katzman avait
raison.
A l'inverse, nous ne disposons d'aucune donnée sur les personnes
âgées à domicile. Nous supposons au vu des enquêtes partielles que
les patients les plus lourds psychiquement et les plus atteints
physiquement se répartissent entre le domicile et l'institution
en proportions équivalentes. Ainsi, il semble possible d'extrapoler
pour le domicile les données valables en l'institution. Enfin un
rapport récent français évoque que plus de la moitié des personnes
handicapées psychiques à domicile n'ont aucune aide professionnelle.
Cela doit nous interroger sur la manière d'apporter les compétences
nécessaires à domicile et sur l'organisation de la prise en charge
des soins de ville.
MALADIE D'ALZHEIMER ET MORTALITE
1. La démence : un facteur de mortalité majeur
(tableaux 3 et 4)
La maladie d'Alzheimer constitue un facteur de mortalité majeur.
Cette maladie est bien un " assassin de première grandeur " à tout
âge. Chez les malades de moins de 65 ans, après 10 ans d'évolution,
80 % d'entre eux sont décédés, contre 10 % dans la population standard
(3). Cette surmortalité est également avérée pour les patients de
65 à 75 ans. Une étude sur une cohorte suédoise montre que la survie
moyenne des patients " tout venant " s'élevait à 4,2 ans contre
3 ans pour les déments. La maladie d'Alzheimer multiplie la probabilité
de mortalité par 2. La démence vasculaire génère une surmortalité
plus importante encore. Cela est encore plus important chez les
sujets très âgés. Une autre enquête suédoise rapportée en 1998 porte
sur des individus de plus de 85 ans (5). La survie moyenne des non-déments
s'avère relativement longue : 6,5 ans pour les femmes et 4,4 années
pour les hommes. L'existence d'un diagnostic de démence, essentiellement
maladie d'Alzheimer dans cette étude, réduit l'espérance de vie
de manière considérable, notamment chez les hommes : elle est divisée
par trois.
2. Les facteurs prédictifs de la mortalité chez les déments
Nous connaissons tous l'itinéraire qui conduit le patient à la grabatisation,
aux complications infectieuses, etc.… Or la littérature relative
aux facteurs prédictifs de la mortalité reste extrêmement pauvre,
en particulier en France, voire contradictoire. Les contradictions
ne font que refléter les biais de sélection dans les populations
étudiées. Un premier travail, mené en 1994 sur 370 malades en long
séjour dont 213 étaient déments, montre peu de différence de mortalité
entre déments et non déments (6). Si l'ampleur de l'altération de
l'autonomie fonctionnelle (altération des activités de la vie quotidienne)
constitue un facteur prédictif de la surmortalité des déments, elle
ne semble pas corrélée avec la profondeur du déclin cognitif. Une
autre étude, menée en population sur 1 000 malades environ, observe
une surmortalité principalement liée au sexe (7). La plus forte
surmortalité des hommes déments est liée à une symptomatologie psychiatrique
et à l'existence de pathologies cardio-vasculaires. Mais cette étude
ne donne néanmoins aucun élément précis permettant de repérer des
facteurs de gravité chez un malade en particulier. L'évaluation
d'une population comprenant 75 % de déments en soins de longue durée
aux Etats-Unis met également en évidence l'âge comme facteur prédictif
de gravité ainsi que la sévérité de la perte d'autonomie (8). L'existence
de cris fréquents apparaît également et renvoie à la notion de troubles
psychiques. L'observation des patients qui décèdent de manière précoce
(l'année suivant leur entrée en institution) montre que la pauvreté
du réseau social est facteur de mauvais pronostic. Ainsi il apparaît
fondamental de réinvestir les familles. Enfin, la mortalité est
corrélée à la dépression, l'anorexie, l'incontinence ou l'agressivité
verbale. Enfin une étude italienne a suivi environ 1 000 patients
de plus de 65 ans (9). Au chapitre des facteurs d'aggravation de
probabilité de mortalité dans la population de déments, apparaissent
l'altération de l'autonomie physique, la dénutrition, les escarres
et les pathologies associées (diabète…)
3. Maladie d'Alzheimer et effet " prise en charge "
L'examen des autres études apporte peu d'éléments nouveaux. Le regard
des épidémiologiste ne s'est peut-être pas porté sur les variables
pertinentes. Il a peut être éludé une variable essentielle : l'effet
prise en charge : le facteur le plus prédictif de l'évolution d'un
patient pourrait résider dans la capacité du médecin et des soignants
à équilibrer l'ensemble des pathologies présentées par ce dernier.
Si la démence constitue l'un des éléments de la morbidité
de ces malades âgés, le problème essentiel réside peut-être dans
son articulation avec les pathologies associées. A ce titre,
il apparaît intéressant de se référer à l'analyse des pathologies
et des symptômes présentés par les malades âgés proposée par un
gériatre français, Jean-Pierre Bouchon il y a une quinzaine d'années
(figure 1). Pour ce dernier, les performances d'un organe âgé résultent
de trois facteurs : le vieillissement, qui fragilise globalement
l'organe (facteur 1), l'effet des pathologies de l'organe (facteur
2) et surtout l'impact sur l'organe malade des autres pathologies
(facteur 3). Ainsi, chez les malades d'Alzheimer à un stade particulier
de la maladie, l'état cognitif global et l'autonomie psychique dépendent
du stade évolutif de la MA mais aussi de l'équilibre global des
autres organes et fonctions. Un événement, même minime, comme la
dépression, une douleur, une anémie, une pneumopathie, un médicament
inadéquat, etc.…sont susceptibles de provoquer une aggravation de
la situation cognitive. La capacité du thérapeute à éviter l'interaction
entre facteurs 2 et 3 apparaît déterminante dans la qualité du résultat
de la prise en charge. De la même manière, l'existence de la démence
joue le rôle de facteur 3 pour d'autres pathologies, expliquant
l'atypie séméiologique si fréquente chez ses patients.
Cette complexité d'interaction, entre démence et pathologies des
autres organes, est essentielle pour comprendre l'impact de la maladie
d'Alzheimer sur l'autonomie et l'état de santé du patient âgé. Elle
renvoie au concept de fragilité, dont la MA constitue un des déterminants
essentiels. L'évolution de l'état de santé, de l'autonomie, voire
de survie d'un patient âgé après une " agression " ( infarctus du
myocarde, fracture du col du fémur…) se présente de trois manières
différentes (figure 2) : une évolution analogue à celle de l'adulte
jeune : la pathologie aggrave leur état, puis ils se stabilisent
(sujet âgé vigoureux), une aggravation modérée, mais continue (il
s'agit des patients fragiles), enfin une aggravation sévère continue.
Au plan cognitif, ces états, de manière caricaturale, correspondent
pour l'un à des facultés intellectuelles intactes, pour le second
à une MA avérée, et pour le troisième à une maladie d'Alzheimer
débutante (MCI) ou non diagnostiquée. L'évaluation gériatrique standardisée
doit s'inscrire dans cette logique et produire une amélioration
de l'autonomie et de l'état de santé.
La rapidité de l'évolution de la maladie d'Alzheimer participe certainement
de facteurs neurologiques, en particulier pour les malades jeunes.
En revanche, pour les deux tiers des patients, âgés de plus de 80
ans, elle tient à la qualité de la prise en charge, qui doit être
globale. Elle doit s'appuyer sur une identification précoce des
malades pour distinguer ceux qui sont fragiles des autres. Elle
doit surtout s'appuyer sur une pratique professionnelle gériatrique
sans défaut, mobilisant les compétences des médecins et des soignants
au sens large du terme, incluant les aidants naturels. L'effet de
cette intervention gériatrique est bien connu : on améliore le pronostic
fonctionnel, l'état cognitif et la mortalité (figure 2).
4. Maladie d'Alzheimer et traitement spécifique
Enfin, et c'est l'information essentielle à retenir des progrès
des années récentes, la MA est entrée dans l'ère des maladies dont
les traitements ne sont plus palliatifs, grâce aux inhibiteurs de
l'acétyl choline estérase. Ces molécules ( Aricept, Exelon et Reminyl),
indiquée dans les formes légères à modérées de la MA, ont un effet
démontré dans des essais cliniques incluant des milliers de malades.
Les bénéfices se mesurent en terme de performances cognitives, d'autonomie,
de délai à l'entrée en institution, de troubles du comportement
et de bien être pour les aidants. Dès lors que ces médicaments sont
actifs, en règle très bien tolérés, il est regrettable de constater
que seuls 70 000 des 400 000 malades français en bénéficient. Ainsi
réduire l'impact de la MA sur l'autonomie et l'état de santé est
possible. Il faut pour cela dépister et prendre en charge selon
les règles de bonnes pratiques cliniques ces malades fragiles.
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